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Voici des extraits d'une discussion qui a eu lieu entre différents membres de notre équipe.

E. : Concept (Petit Robert): Représentation mentale générale et abstraite d'un objet.
E. : C'est quoi l'objet? L'objet, c'est le travail que nous faisons.
B. : L'objet, c'est la prise en charge de nos clients.
B. : Et le concept, c'est une représentation qui est liée à d'autres représentations qui tournent autour.
F. : Nous avons une conception de la maladie, de la situation des malades dans la société.
F. : Le concept et la conception ne sont pas tout-à-fait la même chose. La conception, c'est l'acte de concevoir ici dans cet instant-même. Le concept est plus stable, plus solide dans le temps.
E. :

Ce que nous voulons faire ici, c'est rendre compréhensible pour les autres le travail que nous faisons.

F. : ... ou nos manières de penser.
E. : ... nos manières de travailler. Nos différentes manières de travailler, mais qui sont complémentaires et devraient former un ensemble cohérent.
F. : Peut-être il faut d'abord dire quelles sont les différentes manières de penser. Et dans un deuxième temps, voir comment les différentes approches sont complémentaires et permettent un travail productif.
E. : Nous avons toujours eu des difficultés pour mettre sur papier un concept. Tu dis que, quelque part, chacun a son concept à lui, et que nous essayons de faire quelque chose de global, mais nous ne partons pas d'un concept conçu à l'avance. Notre manière de travailler est issue de nos concepts personnels, qui dépendent de la formation, des intérêts, des réflexions et du vécu de chacun. Nous n'avons pas un concept décrit, selon lequel nous devons travailler.
F. : Il n'y a pas de concept au-dessus du travail, donc il n'y a pas de mode d'emploi.
C. : Au-delà des différentes écoles auxquelles nous appartenons, au-delà des différentes formations que nous avons faites, il y a peut-être des valeurs que chacun a en soi qui font que nous travaillons d'une certaine manière. Je me demande si ce n'est pas au niveau de ces valeurs-là qu'il y a quelque chose de commun... une manière d'approcher le travail, une manière d'approcher les autres aussi... que ce soit des gens normaux ou des gens malades. Comment on entre en contact avec quelqu'un d'autre, quel est le but de ce mode de relation.
J. : Je crois que notre travail devrait aussi être proche du client.
E. : Un aspect également important dans notre travail, c'est que nous voulons faire une prise en charge plus globale: non seulement le côté médical, mais aussi le côté social, psychologique...non seulement le client, mais aussi le système, les parents, le travail... . La prise en charge n'est pas limitée à la maladie ou aux symptômes ou à la problématique médicale entre guillemets.
C. : Et là il y a aussi une place pour les différentes écoles auxquelles nous nous référons: ceux qui ont une formation systémique vont plus voir la problématique familiale et ceux qui ont une formation analytique plus la dimension intrapsychique, et je pense que c'est tout-à-fait complémentaire.
E. : Ce qui est important dans notre approche, c'est le travail en équipe. Nous ne travaillons pas individuellement l'un à côté de l'autre, mais ensemble. La richesse du staff est la présence des différentes approches.
J. : Même en dehors de la réunion d'équipe, il y a beaucoup de dialogue. Peut- être encore plus. Entre les consultations, on se croise dans le bureau des secrétaires, on se parle. Si on a des problèmes, on peut discuter avec quelqu'un d'autre, et on peut même choisir celui avec qui on veut s'échanger.
B. : Pour récapituler, est-ce que nous pouvons dire que nous ne voulons pas faire différemment les choses, mais que nous voulons les faire plus en "global" et que nous voulons faire de nos conceptions un concept.
E. : Je ne sais pas si on veut faire un concept. Si on avait vraiment le souhait de n'avoir qu'un, ce serait beaucoup plus facile de dire "Voilà notre concept!" Et je ne suis pas sûr que moi-même je sois à la recherche d'un concept "global". En me confrontant avec les opinions des autres, mon propre concept de mon travail évolue également.
B. : Tout ça est un travail permanent pour arriver à un certain noyau qui permet d'aller dans une direction. Sinon tu ne peux plus travailler, si tu ne peux plus avoir une certaine stabilité.
L. : Il y a certaines lignes de conduite que tu poursuis plus que d'autres...le fil rouge.
F. : Mais est-ce que le fil rouge est un concept ou plutôt un modus vivendi, une manière de travailler en commun avec des conceptions différentes? Je joue un peu le rôle de l'avocat du mental, du psychique. Pour tous les patients, et pour nous, ce qui est important, c'est la protection et le développement de l'espace mental, l'espace où peuvent naître, évoluer, travailler des conceptions, la pensée. Cet espace psychique est menacé de plusieurs côtés. Il y a toujours une tendance à "socialiser" les gens: on veut toujours que tout le monde soit comme les autres. Il peut y avoir certaines particularités ou individualités, mais toujours dans une certaine mesure. Et tout ce qui sort de ça commence à devenir inquiétant, problématique, pathologique. En psychiatrie sociale aussi, il y a une tendance à vouloir socialiser, réinsérer, resocialiser les patients, et ça peut être une menace à l'égard de l'individualité, de la spécificité du psychisme, du mental. Mais l'espace psychique est aussi menacé de l'intérieur de chacun: il y a des raisons de chacun pour tourner en rond. La pathologie se définit aussi par la tendance à suivre toujours les chemins battus sans être capable de développer des conceptions plus générales et plus abstraites et concordant d'une certaine manière avec une certaine réalité qui permette à la personne d'évoluer. Je dois défendre l'espace psychique envers le patient et envers la société... et envers la psychiatrie sociale.
Ly. : Oui, mais nos clients ne vivent pas dans un vide. La société est aussi importante. Ils souffrent de la marginalisation. Les normes de la société sont aussi une réalité, qui forment une structure et qui sont incontournables.
J. : Est-ce que la société est vraiment tellement importante? Est-ce qu'il ne faut pas d'abord penser à la souffrance du patient?
L. : Et à côté de la pensée, est-ce que tu penses aussi à défendre l'affect et les sentiments? C'est quelque chose qui me semble primordial.
E. : En psychiatrie sociale, il faut parfois aussi protéger le client contre la société. Parfois le but de l'intervention n'est pas celle de vouloir réinsérer le client, mais de lui rendre la vie possible. C'est souvent aussi protéger le patient contre la société qui veut l'enfermer parce qu'elle le trouve déviant.
C. : C'est pour ça justement que je trouve qu'on ne peut pas faire abstraction de la société, parce qu'on est en contact permanent avec celle-ci. En général, dans notre travail, nous sommes soumis à des pressions qui viennent de la société, du système politique, des systèmes qui exigent que nous soyons performants.
B. : Je ne suis pas tout à fait d'accord pour dire que nous voulons défendre les gens contre la société. Je pense plutôt qu'il faut aider les gens à trouver des solutions qui leur permettent de vivre avec la société. On ne peut pas mettre la société à distance de nous; la société, c'est nous.
P. : Je pense que pour vivre avec la société, il faut se défendre contre elle.
B. : A certains moments, oui.
C. : Il faut arriver à se trouver un petit trou.
E. : Nous devons aussi défendre notre travail par rapport à la société.
B. : Dans l'antipsychiatrie, on se situe beaucoup contre la société; en psychiatrie sociale, on devrait plus se situer dans et avec la société.
P. : Le terme de psychiatrie sociale évoque en moi qu'on veut en quelque sorte domestiquer le patient. Ce que je viens d'entendre dans votre discours, c'est une certaine philosophie anarchiste; le poids est plus mis sur l'individu et son espace mental que sur la société. S'il sait vivre dans la société, tant mieux, ou à l'intérieur, mais dans sa capsule...; il faut aussi respecter les autres manières de vivre.
F. : Je trouve le terme d'anarchie un peu fort.
E. : Il y a une dimension politique.
F. : Bien sûr.
L. : Nous devons nous défendre contre certains concepts de la société. Je dirai presque: avoir un rôle psycho-éducatif à l'égard de la société.
C. : Il y a deux volets: par rapport aux patients, il faut leur aménager des espaces où ils peuvent être comme ils sont, où ils peuvent être subversifs sans être sanctionnés; et nous, en tant que professionnels, nous devons trouver des moyens pour faire avec...et je ne sais pas comment on peut faire ça. Des moyens pour faire notre travail de la manière qui nous semble juste, et d'arriver à l'expliquer de telle manière qu'on puisse avoir l'accord de la société. Sinon, on doit se retirer de la société, et ça ce n'est pas le but non plus. C'est ça qui est très difficile.
F. : Sans aucun doute. Si on parle de la société, c'est aussi une épée à double tranchon: nous avons besoin de la société, mais en même temps il faut se défendre. On ne peut vivre avec qu'en se défendant. Il faut des concepts, mais il faut aussi rester vivant. Il ne faut pas s'enfermer dans des concepts et appliquer comme un mode d'emploi un concept, qu'il vienne d'en haut ou qu'il soit élaboré par nous. Un concept n'est pas élaboré une fois pour toutes. Sinon il devient vide et dénué de sens; parce que les concepts doivent évoluer avec la société.
C. : Parce que nous on évolue aussi. On essaie en tout cas.
B. : Nos clients aussi ils évoluent. Et les maladies également.
P. : Et nos clients aussi ont leur concept. Qui n'est peut-être pas toujours en accord avec notre concept. Sauf si notre concept est assez flexible pour répondre à leur concept.
J. : Peut-être que notre devoir est aussi de dire à la société d'accepter plus la différence de l'autre qui se comporte d'une manière que la société n'accepte pas toujours. C'est à nous de dire de ne pas éloigner ces gens, de vivre avec.
B. : Je pense que notre fonction est de défendre le droit de nos clients de vivre avec leurs particularités, même si une de ces particularités s'appelle la maladie mentale.
J. : Les intégrer sans vouloir les changer. Et ils ne doivent pas souffrir.
F. : De la souffrance, il y en a toujours. De l'angoisse, des conflits, il y en a toujours... Tous nos patients souffrent. S'il n'y a plus de souffrance, on peut dire que la personne est d'autant plus malade.
E. : Si nous en tant que thérapeutes, nous intervenons pour parler de la souffrance, peut-être la personne va souffir plus, et peut-être elle va dire: "je ne le supporte plus, je vais me tuer". Si quelqu'un a trouvé une manière de vivre avec sa souffrance, on n'est pas obligé d'intervenir.
J. : Je pense que la souffrance fait partie de la vie, mais aussi qu'à un certain degré, il faut intervenir. Si la personne souffre à un tel point qu'elle veut se suicider...
E. : Oui. Mais, si la personne sait gérer la souffrance, même avec un abus de médicaments, qu'est-ce qu'il faut faire: prescrire des médicaments à la demande, ou refuser de prescrire des médicaments?
J. : C'est le dernier moyen. Peut-être, il faut d'abord essayer d'autres chemins...
C. : Mais la situation où le psychologue est amené à parler en thérapie de la prise de médicaments est difficile à éviter. Parfois, la personne décide de prendre des médicaments à un moment où, en prinicpe, elle est tout à fait ouverte à évoluer par la psychothérapie. Mais avec beaucoup plus de souffrance évidemment que si elle prenait des médicaments.
L. : C'est pour cela que je dis souvent aux gens que je suis psychiatre et pas anesthésiste.
J. : Oui, mais la responsabilité est chez le psychiatre.
F. : Il s'agit donc aussi de défendre l'espace psychique contre le patient. Parce que dire que la responsabilité est chez le psychiatre, c'est insuffisant. Il y a une responsabilité chez le patient aussi. On peut très bien penser que cette manière de fonctionner entre prescrivant et consommateur convient au système de défense du patient, ça renforce même ce système de défense. Mon travail en tant que psychothérapeute implique toujours un risque, pour lui, pour moi, et pour l'entourage: on ne sait pas ce qui va arriver. En tout cas, je vais mettre en question comment les choses se sont passées jusque-là, et il y a un risque que ça ne va pas continuer, et le patient va être tôt ou tard confronté à sa propre responsabilité. Ce qui le confronte aussi à son système de défense.
E. : Il faut redonner la responsabilité au client.
L. : Il faut faire en sorte que ce soit une responsabilité vers une ouverture, pas une responsabilité encore plus culpabilisante et qui écrase.
C. : Déléguer la responsabilité à quelqu'un d'autre, ce n'est jamais facile. Ce n'est jamais tout à fait clair.
Ly. : Il est important de savoir comment on le fait. La plupart des professionnels disent: "Il faut responsabiliser, autonomiser ...", soit: tout le programme. Si on dit "Je veux responsabiliser le client", il est important de savoir comment on veut le faire.
L. : C'est aussi se responsabiliser soi-même.
F. : On ne peut pas parler de responsabilité sans subjectivité. Il faut les deux notions ensemble. Il faut renvoyer aussi les gens à leur subjectivité: "si, c'est ça que tu veux, alors tu le peux, et en plus tu es responsable de ce que tu fais". La responsabilité est trop souvent entendue en termes de "ce qu'attend la société".
E. : La personne sait ce qu'elle veut, mais c'est souvent tellement ambivalent et tellement difficile qu'elle ne sait pas s'exprimer, parce qu'elle n'est pas sûre.
C. : Responsabiliser quelqu'un, c'est aussi lui transmettre que cela peut avoir une influence sur sa propre vie, que la personne a une emprise sur sa propre vie, qu'il est possible de se prendre en main. Qu'il peut aussi faire des choix.
Ly. : Et là aussi c'est important de savoir comment on donne la possibilité de choisir ... on peut laisser trop de choix à certaines personnes, car choisir peut aussi être angoissant.
E. : Il faut aider la personne à se retrouver soi-même. Cela peut prendre des années avant que la personne puisse dire " Oui, peut-être moi aussi, je veux certaines choses".
F. : Evidemment, il faut y aller avec beaucoup de prudence, parce que trop provoquer et revendiquer un choix peut mettre la personne devant le vide. Ou encore tu risques de la confronter avec sa souffrance, de la décompenser encore plus et de l'amener au suicide. Mais on ne peut pas laisser le patient dans son mode de vie qu'il a, il faut essayer de trouver des portes d'entrée pour que ça bouge et qu'il retrouve sa subjectivité. Le patient, ce n'est pas pour rien qu'il est comme il est, et être subjectif dans sa vie était pour lui impossible. Et après ce traumatisme, il s'est enkysté dans cette manière d'être. En tant que patient, il veut quelque chose, mais il ne sait pas très bien ce qu'il veut. C'est notre boulot de savoir de quoi il pourrait s'agir...
Ly. : Au foyer de jour, les gens disent: "c'est plus facile si vous dites ce qu'il faut faire" et en même temps ils ne sont pas contents si les décisions sont prises au-dessus de leur tête. Pour les gens qui viennent de structures fermées, ça peut être très angoissant... cette liberté de choix, ils le vivent comme chaos.
F. : Mais, ils peuvent être capables de faire des choix, et cette capacité-là, nous devons la défendre. Nous ne devons pas répondre à leur demande contre eux-mêmes ... et contre la société.
J. : Je pense qu'il faut faire deux choses: travailler avec les clients et travailler avec la société. Et cet aspect-là est un peu à l'arrière-plan. En général, la société n'est pas tellement bien informée, elle n'est pas prête à accepter les différences.
L. : Le problème, c'est que l'on n'a pas la société d'un côté et nous de l'autre... On fait un travail en ne cachant pas les gens. Je mets ça en question, cette idée de vouloir travailler avec la société. Je ne vois pas comment on peut travailler avec la société.
J. : Une grande partie de la population est mal informée: quand on voit comment sont présentés les malades mentaux, par exemple lorsqu'il se passe quelque chose d'un peu spécial.... c'est toujours présenté d'une façon exagérée et généralisée, comme s'ils étaient dangereux...
F. : Ce qu'on est en train de faire, à savoir créer une homepage, c'est du travail avec la société. En essayant de se mettre ensemble et de créer quelque chose que l'on peut présenter à autrui, c'est du travail avec la société, avec nos moyens.
Ly. : C'est un leurre de croire qu'en informant les gens, tu changes leur comportement.
P. : De toute façon, le travail avec la société se chiffre en générations.
B. : En permettant aux gens de rester vivre dans leur environnement habituel, tu fais du travail avec la société, parce que tu permets au voisin de voir que ça peut marcher.
F. : On disait que les campagnes de sensibilisation et d'information touchent la ratio et que ce qui provoque le changement c'est ce qui touche l'affect. Mais nos patients psychotiques, souvent, ils ne connaissent pas leur affect, ils ne sont pas en lien avec l'affect ou les affects sont tellement chaotiques, turbulents ou menaçants et c'est l'angoisse qui finalement en résulte, et on ne sait pas très bien pourquoi. Ce qui touche l'affect, ce n'est pas un concept psychiatrique ou néopsychiatrique ou antipsychiatrique...tout fait. Ce qui touche l'affect, c'est quelque chose de dynamique derrière, qui est vivant. Ainsi, lorsque vous communiquez avec un autre professionnel, vous allez essayer de le toucher humainement, dans le contact, et pas avec des conceps.
E. : Le concept est remis en question et remis en question, parce qu'on ne sait pas. Il est important de dire qu'on ne sait pas. Et le fait de ne pas savoir, les affects que ça génère, ce qui finalement en résulte, c'est l'angoisse, il faut pouvoir supporter l'angoisse.
F. : L'angoisse du patient, l'angoisse de nous-mêmes, il faut la soutenir face au patient, qui a des attentes envers nous, et qui nous demande "quel est votre concept...? ".

 

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